29 janvier 2005
Tariq Ramadan et Alain Gresh (par Caroline Fourest / Prochoix)
EXTRAIT DE "FRERE TARIQ " de Caroline Fourest (Paris, 2005, Grasset)
Impossible de parler d’intellectuels soutenant Tariq Ramadan sans évoquer le cas d’Alain Gresh, le rédacteur en chef du Monde diplomatique, sans doute l’ami le plus fidèle et le plus précieux de Ramadan. Depuis le temps qu’ils se fréquentent et « tournent » ensemble pour des conférences, tantôt devant un public altermondialiste, tantôt devant un public islamiste (où les femmes et les hommes sont séparés), Gresh n’ignore rien du parcours familial ni des objectifs politiques du prédicateur. C’est en toute connaissance de cause qu’il se bat depuis près de dix ans pour lui ouvrir les portes de la gauche française, du MRAP à la Ligue des droits de l’homme en passant par la Ligue de l’enseignement, les réseaux écologistes et altermondialistes. Ils ont maintes fois écrit ensemble, mais leur livre commun le plus retentissant reste L’islam en questions, publié par Farouk Mardam-Bey dans la collection Babel d’Actes Sud. Dans ce livre d’entretiens animé par Françoise Germain-Robin, les deux hommes font remonter le fil de leur complicité intellectuelle et politique au lien mythique qu’ils entretiennent tous deux avec l’Egypte.
Alain Gresh y est né en 1948, dans une famille copte mais d’une mère juive d’origine russe. Il a grandi dans une époque marquée par la lutte anticoloniale et s’est construit en vibrant au son des discours de Nasser. La vision du pouvoir nassérien est d’ailleurs sans doute l’un des sujets qui divisent le plus les deux hommes. L’assassinat de leurs modèles parentaux est en revanche un point qui les rapproche. Alain Gresh a appris tardivement qu’il était le fils d’Henri Curiel, ce célèbre militant communiste qui prônait le soutien à la lutte indépendantiste des Arabes. Un temps enfermé dans les prisons françaises pour son aide au FLN algérien, celui-ci a été mystérieusement assassiné en 1978. C’est notamment sous son influence qu’Alain Gresh fera sa thèse sur l’OLP. Comme lui, il développe ce qu’il appelle une « vision non sectaire de la religion », c’est-à-dire l’idée que la collaboration avec des mouvements religieux est peut-être le meilleur moyen de bâtir une internationale digne de changer l’ordre du monde. Gresh rappelle par exemple que le mouvement fondé par Curiel, Solidarité, faisait une large place aux militants chrétiens. Lui-même confie se sentir proche de ceux qui militent au nom de la foi : « J’ai toujours trouvé d’importantes convergences avec des croyants ... Ces hommes et ces femmes défendent aussi des principes moraux, qui dépassent les calculs politiques ou politiciens. Ce point de vue moral, ou plutôt l’incapacité à adopter ce point de vue, est l’une des raisons majeures, à mon sens, de l’échec de l’expérience communiste. » Cette confession éclaire peut-être le sens de sa collaboration avec un militant aussi religieux que Tariq Ramadan. A l’évidence, les différends idéologiques éventuels entre les deux hommes sont adoucis par cette histoire égyptienne mais surtout par leur rejet commun du colonialisme – hier en Egypte, aujourd’hui en Palestine. Bien sûr, ils ne partent pas du même prisme politique : l’un se sent concerné par les luttes anti-impérialistes par solidarité avec les « opprimés contre les oppresseurs », l’autre réfute cette logique de « dominés » et mène ce combat au nom de la morale. Toutefois ils convergent pour résister ensemble à l’impérialisme culturel occidental, qu’ils voient partout.
Gresh n’a aucun scrupule à intervenir à l’invitation des réseaux islamistes et ne semble aucunement gêné à l’idée de dérouler un tapis rouge sous les pieds de l’ambassadeur d’une idéologie aussi totalitaire que celle des Frères musulmans. Après avoir longtemps nié la dérive totalitaire de l’Internationale communiste aux côtés des durs du PC (dont il a été un des permanents du temps où le parti tardait à prendre ses distances avec le stalinisme), il passe désormais le plus clair de son temps à nier la dérive totalitaire de l’islamisme aux côtés des Frères musulmans. Parmi les nombreuses séries de conférences communes enregistrées et diffusées sous forme de cassettes audio ou vidéo par les éditions islamistes Tawhid, l’une d’elles – intitulée « Y a-t-il un péril islamiste ? » – consiste à démontrer que le danger « supposé » de l’islamisme est un fantasme américain destiné à légitimer son emprise sur le monde. Visiblement enregistrée entre l’attentat d’Oklahoma et le 11 septembre, devant un public plutôt musulman, son décryptage est accablant pour le rédacteur en chef du Monde diplomatique.
La cassette commence comme toujours par une incantation rituelle. Alain Gresh est le premier à prendre la parole, comme chaque fois qu’un orateur doit servir de faire-valoir à Tariq Ramadan. « Le péril islamiste fait écho à ce que nous avons connu pendant cinquante ans sous le terme de péril communiste », commence par nous dire Alain Gresh. Il poursuit en expliquant qu’il s’agit d’une invention des Américains, destinée à justifier le maintien de leur budget militaire depuis la fin de la guerre froide. Pour lui, la menace terroriste islamiste est une imposture. Il en veut pour preuve l’exemple de l’attentat à Oklahoma City, annoncé par les Américains comme un attentat islamiste mais qui s’est révélé avoir été perpétré par l’extrême droite américaine. Ce qui est vrai mais n’excuse pas l’aveuglement coupable d’Alain Gresh envers l’islamisme. Pour lui, l’idée « d’une internationale islamiste relève complètement du fantasme ». Au lieu de profiter de sa complicité avec Ramadan pour tenter de modérer les islamistes qui l’écoutent, il les déculpabilise et les lave de tout soupçon d’intégrisme ou de tentation terroriste en les confortant dans l’idée que toute cette agitation n’est qu’une manipulation américaine.
C’est dire si Gresh est visiblement prêt à fermer les yeux sur l’obscurité et même sur l’obscurantisme de l’islamisme, mot qu’il utilise de façon interchangeable avec « islamique », comme s’il n’existait aucune différence entre les deux. Vu sous cet angle, il peut sans doute se persuader qu’il est en train de sauver le monde musulman de la caricature... Alors qu’il est en train de militer contre la critique de l’islamisme ! Il trouve insupportable que l’on mette tous les régimes se référant à la charia dans le même sac : « Les lois islamiques sont appliquées de façon différente dans le monde. » Et il en veut pour preuve... l’Iran ! Non pas en tant que repoussoir mais bien en tant qu’exemple censé montrer l’aptitude au pluralisme de l’islam politique : « Je crois que l’Iran est un des pays où les femmes, dans le monde musulman, ont le plus de droits » Une caution qui vaut bien cette précision : « Elles n’ont pas les droits qu’il y a en Occident et je le regrette. » Mais ce regret est immédiatement relativisé : « En même temps, la Révolution iranienne (...) a donné aux femmes un certain nombre de droits, y compris le droit de faire de la politique, il y a des députés femmes, il y a des ministres femmes, il y a un seul poste qui leur est interdit, c’est celui de juge et encore, il y a eu tout un débat entre religieux pour savoir si c’était juste ! » Autant de choses censées nous prouver la formidable diversité qui règne parmi ceux qui souhaitent appliquer la charia. Il ne reste plus qu’à présenter les islamistes comme des martyrs.
Fidèle à la rhétorique animant tous les intellectuels révolutionnaires jugeant légitime le recours à la violence contre l’Etat, Gresh disculpe les islamistes algériens de toute responsabilité : « Réellement, les assassinats, on ne sait pas qui les fait. Je ne dis qu’il n’y a pas de groupes islamiques qui fassent des assassinats, je pense qu’il y en a mais tout le monde fait des assassinats. » Dans ce cas... Gresh ajoute que, compte tenu de l’éclatement de toutes les forces et la multiplication des services secrets, « n’importe quel groupe peut aller tuer une famille et signer en disant que c’est le GIA ». Décidément, avec lui comme avec Ramadan, les islamistes ne sont jamais en tort : « Il faut quand même rappeler que la guerre civile a commencé parce qu’on a interrompu les élections », explique-t-il. Bien sûr, il précise : « Je n’ai pas de sympathie pour le FIS et je ne souhaite pas le voir arriver au pouvoir » mais le « FIS est une force politique et je ne crois pas que l’on puisse liquider une force politique par la répression ». Ce qui l’amène à dire que le discours sur le « péril islamiste » est essentiellement une menace brandie pour justifier le maintien de gouvernements tyranniques. A côté de quoi, le FIS fait figure de moindre mal : « Peut-être que ce sera la dictature mais eux le gouvernement algérien c’est déjà la dictature. » Voilà bien le point de vue d’un homme qui ne pense la radicalité qu’en fonction du seul critère démocratique, sans jamais se demander si les libertés individuelles, les femmes ou les minorités sexuelles ne seront pas nettement plus opprimées sous une théocratie islamiste !
Le plus grave n’est pas que Gresh tienne à titre personnel un discours complaisant envers des totalitaires, mais qu’il le tienne en compagnie d’un agent de l’islamisme, devant un public potentiellement sympathisant du FIS, qu’il déculpabilise en lui offrant une caution laïque et progressiste. Prenant la parole juste après, Tariq Ramadan n’a plus qu’à enchaîner pour dénoncer le danger présupposé de l’islamisme comme un fantasme typiquement occidental, relativiser les meurtres commis par le FIS et railler Khalida Messaoudi comme une éradicatrice. La conférence de Ramadan finit par cette réflexion à haute voix où il se souvient des conversations qu’il avait il y a quelques années avec Alain Gresh : « Alain Gresh me disait : moi, je n’ai rien contre les islamistes mais ils n’ont pas de projet politique. » Visiblement, le rédacteur en chef du Monde diplomatique ne lui fait même plus ce reproche... Cette anecdote, racontée en présence du principal intéressé, en dit long sur la tentation totalitaire des alliés de Ramadan. Désormais les deux hommes contribuent à diffuser ensemble cet islam politique si cher à Ramadan et aux Frères musulmans, notamment dans les pages du Monde diplomatique – où il n’est plus question de publier un article critique envers Tariq Ramadan.
Depuis quelques années, le journal de référence des altermondialistes est aussi le journal du prédicateur, toujours prêt à relayer ses concepts, à lui donner la parole, à vanter son dernier livre, à vendre même ses œuvres lors des colloques organisés par le journal. Longtemps, Le Monde diplomatique a eu une édition arabe, éditée depuis la Suisse par des militants pro-palestiniens qui n’aiment guère Tariq Ramadan. Cette édition n’existe plus aujourd’hui. Gresh donne aussi de sa personne pour laver l’honneur de son ami. Chaque fois que Ramadan est attaqué, traité d’antisémite ou d’antiféministe, il abreuve de mails certaines listes de diffusion – comme celle des études féministes – pour leur expliquer qu’elles se trompent et qu’il faut faire confiance à Ramadan. A l’occasion, il peut aussi décrocher son téléphone pour tenter de faire changer d’avis un confrère qui se montrerait sceptique. C’est dire si Tariq Ramadan tire un avantage politique certain de cette amitié. Dans ses conférences auprès des islamistes, il n’est pas loin de présenter Le Monde diplomatique comme son relais favori pour faire passer son message. Il cite souvent son partenariat avec son rédacteur en chef comme un modèle de « collaboration » à méditer : « Vous avez en Occident des journaux et des journalistes qui font un travail merveilleux d’information alternative. Je ne prends qu’un exemple de gens avec qui je suis lié (...) c’est Le Monde diplomatique (...) qui n’est pas suffisant mais il fait partie de tant d’autres journaux qui ont une démarche alternative et ça on doit le prendre. » Ce qui ne veut pas dire que Tariq Ramadan adhère entièrement à la ligne éditoriale du Monde diplomatique. Il se réjouit simplement de pouvoir compter sur ce média pour transmettre son message : « On peut ne pas être d’accord et je suis le premier à me démarquer d’un certain nombre d’analyses mais en tout cas il vous donne un certain nombre d’analyses qui rappellent la dignité humaine. » La collaboration, ce n’est pas le mariage. L’échange doit se faire dans un seul sens.
http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/01/29/286-tariq-ramadan-et-alain-gresh
Le Blog d'Alain Gesh :http://blog.mondediplo.net/
(attention il marche une fois sur deux !)
28 janvier 2005
Tariq Ramadan et la Commission Islam & laïcité (par Caroline Fourest / Prochoix)
EXTRAIT DE FRERE TARIQ de Caroline Fourest (Grasset, Paris 2004)
Pour réussir son entrée dans la gauche laïque, Ramadan a bien vite compris qu’il lui faudrait une autre caution que celle fournie par le dialogue interreligieux. Il doit absolument pouvoir se revendiquer d’une structure insoupçonnable du point de vue laïque. L’occasion se présente en 1997 avec l’instauration d’une « Commission islam et laïcité » au sein de la Ligue de l’enseignement, l’institution d’éducation populaire laïque par excellence. Du pain bénit. La Ligue a le profil idéal. L’un de ses présidents a présidé la commission chargée d’établir la loi de 1905. Mais l’association est complexée par une autre histoire, moins glorieuse, celle de son attitude lors de la colonisation. Un autre président, Albert Bayet, a eu une position très ambiguë sur l’Algérie. Il était même plutôt du côté de l’Algérie française. Ce qui embarrasse tous ses successeurs et héritiers. Voilà pour le terrain favorable, sur lequel vient se greffer le parcours individuel de deux militants mêlant marxisme et mysticisme : Michel Morineau et Pierre Tournemire, tous deux à l’origine de la commission, d’abord intitulée « La France, l’islam, perspective d’avenir » avant de devenir « Islam et laïcité » en 1997.
Michel Morineau est un autodidacte qui a reçu une éducation catholique. Il se définit comme « agnostique » mais milite au nom de sa foi chrétienne pour les bonnes causes (il a notamment été président de Chrétiens et sida). Secrétaire général de la Ligue, il est entre autres chargé des relations avec les jésuites. Ce dirigeant syndical a entendu parler de Ramadan au moment de son interdiction de séjour par Jean-Louis Debré. Depuis, il rêve de le rencontrer. La création de cette commission va servir de prétexte à cette rencontre. C’est le début d’une amitié qui ne s’est jamais démentie depuis. Tariq Ramadan a même dédié son dernier livre d’entretiens au militant de la Ligue : « A Michel Morineau, de “ cœur et d’intelligence ” sur la route »... Ramadan peut le remercier. Depuis son passage à la Ligue de l’enseignement, il a incroyablement gagné en légitimité et en contacts. Mais Morineau le défend de toute arrière-pensée : « Ceux qui prétendent qu’il a fait de l’entrisme à la Ligue de l’enseignement se trompent. C’est moi qui l’ai invité à participer à la commission “ Islam et laïcité ”. Il était l’un des rares musulmans à connaître le véritable sens du mot laïcité. Pendant trois ans, nous avons tenu près de 40 réunions. Il n’en a pratiquement manqué aucune. » Il faut dire que les réunions se faisaient souvent en fonction de ses disponibilités...
Quel est l’objectif de cette Commission ? « Faire l’analyse circonstanciée de la présence musulmane dans la société française pour chercher les voies d’une intégration harmonieuse dans le cadre intangible de la laïcité et de sa philosophie politique. » Voilà pour la déclaration d’intention. Dans les faits, l’influence croissante d’un Tariq Ramadan va peu à peu renverser la vapeur. Au final, la Commission va surtout permettre au prédicateur de se faire accepter par la gauche laïque, notamment grâce à des colloques organisés avec le Cercle Condorcet, proche des francs-maçons, avec l’UNESCO, ou encore avec la revue Confluences Méditerranées. Au départ, bien entendu, toutes les tendances de l’islam ont été conviées, même celles que Morineau juge visiblement moins fines connaisseuses de la laïcité... comme les musulmans laïques par exemple ! Pendant des mois, sous l’arbitrage de militants de gauche fascinés par l’ambassadeur des Frères musulmans, des musulmans modernistes et anti-islamistes comme Soheib Bencheikh, Leïla Babès ou des représentants de la Mosquée de Paris ont dû faire semblant de pouvoir dialoguer avec les relais des islamistes en France : Larbi Kechat de la Mosquée Adawa et les troupes de Ramadan, – dont Farid Abdelkrim (l’auteur de Maudite soit la France ? !), Fouad Imarraine et Yamin Makri des éditions Tawhid. Les réunions attirent environ 35 personnes, allant des musulmans les plus modernes et rationalistes à ceux qui les traitent dans leur dos de « colonisés » et d’« assimilés » en passant par Hanifa Cherifi, Betoule Fekkar Lambiotte, Gaye Petek, des militants du MRAP et de la Ligue des droits de l’homme comme Michel Tubiana, Serge Jakobowicz, Driss el-Yazami, le père Maurice Lelong, Gilles Couvreur et bien sûr Alain Gresh.
Sans surprise, l’ambiance n’est pas au beau fixe entre les musulmans libéraux et les intégristes. Mais du côté des militants de la Ligue, c’est l’incompréhension. Jean Offredo, membre du Cercle Condorcet, ne comprend toujours pas pourquoi les uns et les autres étaient incapables de s’entendre : « C’est toujours difficile de savoir s’il ne s’agit pas de querelles personnelles. » En l’occurrence, si querelles personnelles il y avait, elles cachaient surtout un enjeu autrement plus politique : qui des partisans de l’islam laïque ou de ceux de l’islam intégriste aura droit à la reconnaissance de la gauche laïque ? Grâce au manque de vigilance de certains militants de gauche, ce sont les intégristes qui emportent le morceau. Les musulmans libéraux ne supportent plus de passer pour des intolérants à force de devoir assister, sans broncher, au numéro qu’ils ont connu en Algérie. Ils sont épuisés de voir que les militants de gauche français ne comprennent rien à ce qui est en train de se jouer, ulcérés de devoir endurer les colères de Ramadan chaque fois que l’on évoque al-Azhar, Mohammed Charfi ou Abdel Raziq. Au lieu de quoi, c’est le petit-fils du fondateur des Frères musulmans qui joue la vedette. La plupart ne viennent plus. Le mufti de Marseille fait savoir pourquoi. Mais les piliers de la Commission n’en tiennent pas compte. Chaque départ de musulman laïque est compensé par l’arrivée d’un émule de Ramadan, notamment issu du milieu lyonnais, montant à Paris aux frais de la Ligue de l’enseignement pour y tenir réunion avec leur maître à penser. Car il faut préciser que, durant trois ans, cette organisation a payé les déplacements (avion + hôtel), non seulement à l’ambassadeur des Frères musulmans mais aussi à ses partisans de l’UJM, du JALB ou de l’UOIF ! Les islamistes pouvaient donc organiser leurs réunions à Paris aux frais de la Ligue, qui est décidément bonne nourricière.
Un jour enfin, les militants de la fédération du Rhône de la Ligue protestent. Ils sont bien placés pour connaître le caractère intégriste parfaitement nocif des groupes que leur organisation est en train de subventionner, mais leurs objections sont ignorées par Paris, où l’ambiance est plus que cordiale entre les islamistes et les militants de la Ligue. Il n’est pas rare que les ligueurs et certains jeunes islamistes aillent au restaurant ensemble après les réunions. Tariq Ramadan s’y rend plus rarement. Comme il le dit lui-même, la « collaboration ce n’est pas le mariage » ! Et puis, il ne goûte pas vraiment les ripailleries et les repas arrosés de vin. Heureusement, lorsqu’une rencontre est prévue sur toute une journée, Morineau veille à ce qu’il n’y ait pas de porc au buffet et à ce que tout se termine à 16 heures.
Cette mascarade aurait pu continuer longtemps sans l’intervention de Jacqueline Costa-Lascoux, qui préside à l’époque la Ligue de l’enseignement. Ancienne membre du Haut Conseil à l’intégration, elle a fait dix ans de théologie musulmane. Avec elle, le numéro d’esbroufe de Ramadan ne prend pas vraiment. Même si elle est obligée de respecter sa présence au sein de la Commission islam et laïcité, elle supporte de moins en moins l’évolution de la Commission vers un tremplin pro-Ramadan : « Je me suis battue contre ce resserrement sur un seul courant. J’ai vu progressivement ces jeunes changer de relations avec Ramadan, qui devenait le maître, le gourou. Les femmes, elles, venaient de moins en moins. » Elle se souvient aussi de cette réponse, cinglante, faite par le prédicateur le jour où elle lui a demandé de se situer par rapport à la loi de 1905 : « C’est une loi auxiliaire. » Autant de détails qui n’ont visiblement jamais choqué d’autres ligueurs restés fidèles à Ramadan. Jacqueline Costa-Lascoux a fini par arriver à un constat sévère sur la raison de tant de lâcheté. Elle parle de « comportement naïf et d’ignorance parfois dus à une certaine fascination pour des comportements totalitaires, en tout cas globalisants ». Heureusement, il existe de vrais laïques à gauche et ceux-là vont finir par obtenir l’arrêt de la Commission. En 2000, c’est décidé, la présidente et le trésorier de l’association mettent un terme à la Commission. Un peu tard. Le mal est fait. En quelques mois, Tariq Ramadan a réussi à approcher tout ce que la place de Paris compte de militants laïques naïfs et il a déjà trouvé des repreneurs. Michel Tubiana propose d’héberger la Commission au nom de la Ligue des droits de l’homme. Jacqueline Costa-Lascoux accepte mais le met en garde : « O.K. On te refile la patate chaude mais je te préviens, il coûte plus cher qu’une danseuse ! » Ce n’est pas un problème. Alain Gresh, au nom du Monde diplomatique, s’engage à parrainer la Commission.
http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/01/28/282-tariq-ramadan-et-la-commission-islam-laicite
Voir le site de la commission : http://www.islamlaicite.org/
27 janvier 2005
Tariq Ramadan et la Ligue des droits de l'homme (par Caroline Fourest / Prochoix)
EXTRAIT DE FRERE TARIQ de Caroline Fourest (Grasset, Paris 2004)
Depuis la Commission "Islam & laïcité" mise en place par la Ligue de l'enseignement et récupérée par la Ligue des droits de l'homme, les représentants de l’islamisme des Frères musulmans sont désormais très bien introduits auprès des cadres de la Ligue des droits de l’homme. Aujourd’hui encore, malgré la polémique et les enquêtes parues sur Tariq Ramadan, ses instances dirigeantes continuent de lui faire confiance. A commencer par Michel Tubiana, Serge Jakobowicz et Driss el-Yazami.
Michel Tubiana et Serge Jakobowicz ont un peu le même profil : des militants de gauche, proches du PS, pétris de bons sentiments anti-coloniaux. Le cas de Driss el-Yazami est un peu différent. Vice-président de la FIDH depuis près de quatorze ans, ce militant d’origine marocaine a subi l’emprisonnement sous Hassan II. Une épreuve qui marque. Et qui contribue sans doute à lui faire penser que l’islamisme sera toujours moins grave que les gouvernements liberticides du Maghreb. Sous sa houlette, la FIDH se bat depuis des années pour faire dissoudre la 14e section antiterroriste de Paris du juge Bruguière, qu’elle dénonce comme « une machine à fabriquer des “ coupables ” musulmans en faisant peser sur eux une présomption de terrorisme » ! A noter, il ne s’agit pas de dénoncer certaines bavures mais d’accuser la lutte contre le terrorisme dans son ensemble d’être une immense chasse au faciès... Des propos édités après le 11 septembre.
Cette approche, où les islamistes sont toujours envisagés du côté des victimes et non des bourreaux, se retrouve plus généralement dans les prises de position de la LDH et la FIDH. La Ligue et sa fédération n’ont pas attendu Tariq Ramadan pour tenir des positions plus qu’ambiguës sur ce dossier. La LDH algérienne a été l’une des toutes premières associations de gauche infiltrée par des islamistes... Les démocrates ne l’ont découvert que bien plus tard. Aujourd’hui encore, Hani Ramadan rend régulièrement hommage à cette organisation présidée par l’avocat Ali-Yahyia Abdennour, de même qu’il ne cesse de vanter le courage de militants français de la FIDH. Il est vrai que l’organisation est montée au créneau pour dénoncer la torture dans les prisons algériennes, quitte à se prendre de sympathie pour ses victimes, très souvent des islamistes. Depuis des années, certains avocats de la Ligue considèrent le respect des droits de l’homme des islamistes au Maghreb comme une priorité devant justifier tous les compromis, même avec des fascistes ou des assassins. Ce qui serait moins choquant si la FIDH était capable de la même fermeté vis-à-vis des gouvernements arabes dans d’autres dossiers, où il ne s’agit plus de prendre la défense des islamistes mais des homosexuels. Cette fois tout est différent, et la résistance à la violation des droits de l’homme par l’Etat n’est plus si prioritaire. Ainsi, en 2001, lorsque 52 homosexuels sont arrêtés pour l’exemple par le gouvernement égyptien, alors en pleines tractations avec les islamistes, la FIDH hésite à réagir. Le représentant de la Ligue des droits de l’homme-Egypte s’est même rangé à l’avis du gouvernement : « On ne peut approuver les pratiques extrémistes et anormales », a-t-il déclaré pour expliquer que son organisation ne soutiendrait en aucun cas les prisonniers. A cette même époque, la LDH-Paris faisait partie d’un Collectif interrassociatif luttant contre l’homophobie où je militais. Nous avons voulu collectivement dénoncer cette attitude mais Michel Tubiana a refusé de se joindre à notre protestation et la Ligue a quitté le Collectif. Il faudra attendre des mois avant que la FIDH se décide à mener réellement campagne contre cette violation des droits de l’homme. Entre-temps le 11 septembre a changé le ton du procès. Les détenus se sont plus seulement accusés de « perversité » mais aussi d’islamisme...
J’ai cherché à joindre Michel Tubiana pour qu’il s’exprime sur la position de la Ligue vis-à-vis de Ramadan mais il n’a pas souhaité me répondre. En revanche, j’ai pu joindre Gilles Couvreur, un des participants à la Commission islam et laïcité. Non sans fierté, il prétend que la Commission a considérablement fait évoluer Ramadan : « Sa conception de la laïcité et de l’Europe s’est beaucoup affinée depuis dix ans, depuis qu’il est à notre contact. » L’essentiel, comme on dit, c’est d’avoir la foi. Il est vrai que Ramadan a tout fait pour les convaincre d’une telle mystification. Dans Hommes et libertés, le magazine de la LDH, il met en garde tous ceux qui l’accuseraient d’entrisme et prétend lui-même avoir évolué au contact de la Commission : « Suite aux débats, au dialogue et au travail fait avec la Ligue française de l’enseignement, j’ai fini par penser avec d’autres responsables d’associations musulmanes, que cette loi celle de 1905 ne pose pas problème aux musulmans ni dans sa lettre ni dans son esprit mais que le seul problème est celui de son application. » Belle évolution... Ainsi Ramadan n’a jamais renoncé à torpiller la laïcité à la française. Il a simplement compris qu’il serait plus efficace de l’intérieur, en s’alliant avec des associations laïques prêtes à mener ce combat avec lui, non pas frontalement mais en prétendant vouloir simplement changer ses modalités d’application. La seule lecture du dernier ouvrage de Tariq Ramadan, Les musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam, suffit à s’en convaincre. On y retrouve mot pour mot la conception de l’islam et de la laïcité qu’il avait en 1994, avant la Commission. Il persiste et signe : ce n’est pas l’islam qui doit s’adapter à la laïcité, mais bien le contraire. On retrouve également intacte sa haine pour les musulmans libéraux et laïques !
Comment pourrait-il en être autrement ? Ramadan ne conçoit jamais ses collaborations comme un échange mais comme une stratégie, où il s’agit de rester « étanche » tout en faisant évoluer ses interlocuteurs vers plus d’islam. Un dicton qu’il suit à la lettre, et qu’il enseigne à ses partisans. Avec succès. Ainsi Farid Abdelkrim a beau avoir participé à la Commission islam et laïcité, il ne s’est pas le moins du monde adouci, comme en témoigne son livre Na’al bou la France ? !, paru en 2002. Il faut être bien naïf pour croire que le dialogue avec des non-musulmans puisse subitement donner le goût de la laïcité à des islamistes adulant Banna ou Mawdudi. Rappelons qu’en 1998, au moment même où Ramadan laissait ses amis de la Commission Islam et laïcité se bercer d’illusions à son sujet, il était en formation continue chez des islamistes pakistanais de l’Islamic Foundation, où il étudiait Mawdudi et Qotb ! J’ai rappelé cette anecdote lors d’un séminaire de la FSU auquel participaient plusieurs membres de la Commission islam et laïcité de la LDH. Le modérateur m’a aussitôt coupée : « Vous citez des noms que personne ne connaît, tout cela ne veut pas dire grand-chose. » A cette même réunion, Marina Da Silva, une journaliste du Monde diplomatique en charge du site Islam et laïcité, est sortie de ses gonds parce que j’avais osé critiquer le fanatisme des Frères musulmans. Ramadan n’a pas changé d’un iota depuis qu’il fréquente la gauche laïque mais la gauche laïque, elle, a bien changé depuis que l’ambassadeur européen des Frères musulmans y est introduit...
Les anecdotes s’accumulent relatant des situations où l’équipe dirigeante de la LDH n’est décidément pas à la hauteur de cette institution. Le 19 novembre 2000, lors de la 6e université d’automne de la Ligue à Paris, la LDH organise un débat sur la laïcité où Ramadan tient, comme toujours désormais, le haut du pavé. Le ton est donné par le carton d’invitation, qui parle d’interroger le « principe de séparation radicale » que représente la laïcité. Mais la présence de philosophes laïques convaincus, comme Henri Pena-Ruiz, peut donner le sentiment d’un certain équilibre. Il n’en est rien. L’ambiance se refroidit lorsque Henri Pena-Ruiz, qui a étudié tous les grands penseurs ayant plaidé pour une conception philosophique rationnelle, fait l’éloge d’Averroès. Ce jour-là, Tariq Ramadan s’énerve et se dévoile : « Je vous interdis de parler de MA culture ! » Cette sortie et surtout sa violence jettent un froid. Henri Pena-Ruiz, qui n’a jamais compris la culture autrement que comme un savoir universel, lui répond d’un air étonné : « Mais monsieur, que veut dire cette conception possessive de la culture. La culture appartient à tout le monde. Moi, je vous offre Voltaire et Rousseau, ce n’est pas MA culture, c’est LA culture ! » La salle applaudit à tout rompre. A la tribune, en revanche, Michel Tubiana et Driss el-Yazami font les gros yeux à Henri Pena-Ruiz. Tubiana le prie même fermement de s’abstenir d’intervenir durant la suite du débat. Quant à Driss el-Yazami, il caricature la position de Pena-Ruiz sur la laïcité pour mieux la combattre et donner le mot de la fin à Tariq Ramadan. Tout en affirmant que « nul n’entend remettre en cause la séparation des Eglises et de l’Etat », Michel Tubiana conclut au fait que la laïcité doit cesser d’obliger les croyants à dissocier leurs convictions privées et publiques, sous l’œil atterré des gens présents dans la salle, majoritairement attachés au principe d’une laïcité séparative. Emilie Beaux et Marie-Claude Carré, deux militantes, font partie de ceux-là. Elles étaient venues dans l’idée d’adhérer à la LDH mais elles ont finalement changé d’avis en voyant la tournure prise par le débat.
Les tensions entre la direction de la Ligue et sa base sont de plus en plus fréquentes depuis que Ramadan est proche de ses cadres. Pendant les journées d’Automne 2000, des ligueurs de la fédération du Rhône-Alpes ont dû faire circuler un tract pour réaffirmer leur attachement à la séparation du politique et du religieux : « La laïcité n’est pas, comme le proclament ses adversaires, une condamnation de la religion en tant que telle. Elle est la garantie que chacun puisse, au-delà de ses croyances, vivre dans un cadre commun. » La fédération est bien placée pour connaître le vrai visage et surtout l’impact de Ramadan sur Lyon. Mais comme pour la Ligue de l’enseignement, ses avertissements sont ignorés par Paris. La Ligue des droits de l’homme nationale et la FIDH sont désormais très clairement engagées aux côtés de Tariq Ramadan pour obtenir l’aménagement de la loi de 1905. Le dossier d’Hommes et libertés sur la laïcité en atteste 16. Comme toutes les tables rondes organisées par la LDH-Paris à propos de la laïcité depuis quelques années, ce dossier ressemble fort à un plaidoyer pour adapter la laïcité aux revendications portées par l’islam, malgré la présence d’Henri Pena-Ruiz ou de Michelle Perrot. Tariq Ramadan se contente d’une contribution où il interdit à quiconque d’obliger les musulmans à vouloir intégrer le modèle laïque universel. Ce qu’il présente comme « un relent de colonialisme ». Voilà qui clôt de façon définitive toute possibilité de faire évoluer l’islam en vue d’une acceptation de la laïcité. Il ne reste plus qu’à laisser les membres laïques de la LDH proposer le contraire – à savoir adapter la laïcité à l’islam – pour rentabiliser sa collaboration avec la gauche laïque. Et les membres de la LDH ne se font pas prier. Madeleine Rebérioux ouvre le bal par une présentation sobre de la genèse de la laïcité, qui conclut toutefois au fait que tout peut encore évoluer. Serge Jakobowicz annonce le principe de séparation du religieux et du politique comme étant une caractéristique des « sociétés dites développées », tout en faisant bizarrement le lien avec le fait que « nous devons résister à l’uniformisation anglo-saxonne portée par la domination des Etats-Unis »... en adoptant une laïcité à l’américaine ? Halima Bouali, doctorante, n’est pas loin de comparer l’universalisme à un processus d’assimilation. Jean-Pierre Dubois, professeur de droit et vice-président de la FIDH, qualifie de « laïcisme » la volonté de rester strictement fidèle à une lecture séparative de la loi de 1905. Jean-Paul Willaime, directeur adjoint du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité à l’EPHE (Ecole pratique des hautes études), s’abrite derrière des citations pour montrer que le contexte se prête à une évolution vers un modèle de laïcité pluraliste, autrement dit à l’américaine, « entre républicanisme crispé et multiculturalisme débridé ». Enfin, Michel Tubiana conclut sur un mode ramadien : il se veut rassurant en expliquant que personne ne songe à modifier la loi de 1905 mais propose tout de même de revoir son interprétation : « On peut légitimement s’interroger sur la pertinence de la division de la sphère publique et de la sphère privée. »
Voilà bien l’impact de Tariq Ramadan sur la Ligue des droits de l’homme. Elle qui était jadis un recours pour les humanistes, on la trouve désormais du côté des obscurantistes contre les partisans de la laïcité. Qu’un imam soit inquiété parce qu’il appelle à la guerre sainte et la voilà qui prend sa défense. Lorsque l’imam de Clamart, Salem Chaftar, est inquiété pour avoir rappelé aux musulmans qu’ils doivent faire leur pèlerinage à La Mecque sous peine de mourir comme des juifs et des chrétiens et avoir appelé au jihad, Philippe Antzenberg, militant LDH, monte aussitôt au créneau dans la presse pour le défendre : « Je le connais assez bien, et je pense que c’est un imam traditionaliste à l’ancienne, mais en aucun cas un intégriste de combat », déclare-t-il dans Libération. Jadis bastion des enseignants laïques, l’association soutient également systématiquement les filles souhaitant porter le foulard islamique à l’école, quitte à se battre contre les enseignants désireux de protéger l’école des influences religieuses. Les militants du Comité ornais pour la laïcité, parmi les premiers à s’être mobilisés contre le voile à l’école, en savent quelque chose. Ils n’ont toujours pas digéré la lettre de dénonciation et de menace qu’ils ont subie de la part de la LDH. En 2001, pendant des semaines, ils ont bataillé contre un parent d’élève, Mme Bayrak, qui incitait sa fille à venir voilée en classe et qui a profité d’une carence administrative pour se faire élire déléguée des parents d’élèves. Inquiets de ses positions et de sa prise d’influence, les professeurs ont tenté d’alerter autour d’eux, notamment la LDH, mais sans succès. En revanche, à la demande de Mme Bayrak, la Ligue a écrit une lettre d’intimidation dans laquelle elle met en garde le proviseur du lycée contre la tentation d’interdire le port du voile au nom du règlement intérieur. Elle menace aussi de porter plainte pour racisme contre les enseignants en question !
Que la Ligue des droits de l’homme ne partage pas l’inquiétude de ces professeurs, on peut le comprendre, mais de là à envoyer une lettre les accusant d’être racistes auprès de leur employeur, sans même les avoir appelés ou tenté de discuter avec eux, beaucoup de ces professeurs – jadis proches de la LDH – ne l’ont toujours pas compris. Car en fait de « racistes », les enseignants en question sont des militants de la FSU, engagés dans des associations de gauche. Les mêmes se souviennent du jour de février 2004 où Pierre Tournemire est venu expliquer à l’IUFM de Caen que l’interdiction du voile à l’école était un signe de discrimination. Lorsqu’ils ont voulu exprimer leur colère face à une telle caricature de la laïcité, Tournemire les a traités d’enseignants sectaires et staliniens dont « l’attitude rappelle la Corée du Nord » ! Il est vrai que la Ligue des droits de l’homme et la Ligue de l’enseignement ont bien du mal à faire la différence entre « laïcité » et « racisme » depuis que Tariq Ramadan est leur allié...
Un militant proche du Planning familial de Montpellier se souviendra également longtemps de la conférence donnée par Michel Tubiana sur la laïcité en février 2003. Au départ, les participants n’étaient que 30, principalement des sympathisants de la LDH, laïques. Au milieu de la conférence, le recteur de la Mosquée des Beaux-Arts est entré, suivi de deux femmes voilées. Puis, toutes les vingt minutes, des groupes de deux ou trois filles voilées, parfois accompagnées d’un homme, ont fait de même. A la fin de la conférence, les militants islamistes étaient plus nombreux que les participants du début. Debout près de la tribune, un homme écrivait les questions que les femmes voilées devaient poser puis leur tendait le papier : « Tiens ma sœur, tu poseras cette question. » Beaucoup de précautions pour pas grand-chose car l’orateur, Michel Tubiana, a lui-même défendu l’idée que la loi contre les signes religieux ostensibles à l’école publique servait à défendre des positions racistes. Au point qu’un militant laïque d’origine marocaine s’est senti obligé de réagir : « Monsieur Tubiana, je vous trouve plutôt pessimiste. Il y a du racisme d’accord mais la laïcité française, moi, me convient plutôt. En tout cas, je suis plus heureux de vivre dans un pays laïque comme la France qu’au Maroc. » Une parole qui lui a aussitôt valu une réponse assassine de Tubiana, tandis que les militants islamistes le huaient et le montraient du doigt : « Islamophobe ! Islamophobe ! » Ce type de scènes, vécues mille fois depuis quelques années, est le cadeau le plus empoisonné que Tariq Ramadan ait fait à la gauche.
Copyright Caroline Fourest (Frère Tariq, Grasset, Paris 2004) Toutes les références sont à la disposition du lecteur en note dans le livre qui analyse nettement plus longuement et en détail l'ensemble des écrits et discours de Tariq Ramadan.
http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/01/27/283-tariq-ramadan-et-la-ligue-des-droits-de-lhomme
Site de la LDH : http://www.ldh-france.org/
Site anti-LDH : http://quandlaldhderape.canalblog.com/
26 janvier 2005
Tariq Ramadan et "Une école pour tous" (par Caroline Fourest / Prochoix)
EXTRAIT DE "FRERE TARIQ : discours, Stratégie et méthode de Tariq Ramadan" de Caroline Fourest (Paris, 2005, Grasset)
Il y avait plusieurs façons de s’opposer à la loi contre les signes religieux au sein de l’école publique : 1) essayer de la rendre véritablement interreligieuse en proposant des pistes pour l’améliorer, 2) manifester et écrire des tribunes ou des pétitions pour exprimer son scepticisme, 3) choisir d’organiser des rassemblements au nom de la gauche et seulement de la gauche, 4) choisir de défiler aux côtés d’islamistes sans pour autant signer à leurs côtés, 5) décider de manifester aux côtés des islamistes tout en signant au sein d’un collectif réunissant associations de gauche et associations islamistes. Les trois premières options relèvent d’un choix compréhensible. L’avant-dernière est déjà plus ambiguë quand on sait à quel point les manifestations contre la loi étaient infréquentables : petites filles de trois ans voilées en tête de cortège, salafistes à peine débarqués de Londres dans les rangs et jeunes filles voilées soigneusement encadrées par des militants barbus. Quant à la dernière option, elle reste une énigme si on ne connaît pas le travail souterrain de mise en relation entre la gauche et les islamistes effectué par Tariq Ramadan. Le collectif monté par ses soins pour mobiliser contre la loi est apparu d’autant plus fréquentable qu’il pouvait donner l’impression d’incarner une sorte de juste milieu.
(...) Au départ, ces assises étaient uniquement destinées aux « responsables associatifs musulmans, intellectuels et personnalités musulmanes, musulmans de France », soit les représentants de 150 associations musulmanes, toutes assez radicales et antilaïques même si elles sont moins extrémistes que le Parti des Musulmans de France. Sous l’influence de Ramadan, grâce à ses entrées à gauche et dans les médias, elles vont se transformer en point de départ d’un collectif attrape-tout beaucoup plus efficace... Une école pour tous, chargée d’encadrer les manifestations à venir sous une casquette suffisamment présentable pour permettre à quelques militants et associations de gauche de se joindre aux associations musulmanes proches de Ramadan.
Abdelmalek Salhi de Présence musulmane (l’association du prédicateur) est désigné comme porte-parole. Il explique volontiers la raison d’être de ce nouveau collectif au reporter de l’AFP : le PMF étant infréquentable, il faut fonder une structure plus fédératrice. Une école pour tous, née de ces assises, a donc pour objectif de rassembler tous ceux qui, à gauche, ont des scrupules à défiler aux côtés des salafistes jihadistes, mais n’ont aucun problème à s’associer à des réseaux islamistes plus présentables. La gauche ramadienne est née. Une école pour tous est domiciliée au local du CEDETIM (le Centre d’étude et d’initiative de solidarité internationale), et plusieurs associations dites laïques s’y associent. Ainsi le Collectif Les mots sont importants de Pierre Tévanian est l’un des tout premiers à initier le mouvement en compagnie de Tariq Ramadan, du MIB et de Présence musulmane. On retrouve son style dans la plupart des communiqués du collectif. D’autres, comme Léo Lagrange ou le MRAP se font encore désirer. Elles intègrent le collectif mais ne signent pas les appels à manifester.
Le premier rassemblement organisé par Une école pour tous a lieu devant l’Assemblée nationale le 4 février, jour de l’examen de la loi. Il attire à peine 500 participants, assez également répartis entre militants de gauche et militants islamistes ramadiens – dont quelques filles en niqab (voile intégral). C’est peu mais le symbole est là : pour la première fois, des islamistes sont alliés à certaines organisations de gauche au sein d’un collectif. « C’est la création d’un pôle musulmano-mouvementiste », s’amusent Tawfik Kawtari et Omeyya Seddik, un des chefs du MIB. Le bilan est finalement plutôt maigre. Opposée à la loi, une bonne partie de l’extrême gauche associative aurait pu se retrouver dans un rassemblement au nom d’Une école pour tous. Mais finalement seule la JCR, les Jeunesses communistes révolutionnaires, a réellement marché. Peu de présence communiste en dehors de certains militants du MRAP. Ce qui ne veut pas dire que le PC – qui présentera Mouloud Aounit sur ses listes aux élections régionales quelques semaines plus tard – ne s’est pas déshonoré. Des militants laïques du Comité ornais pour la défense de la laïcité ont la surprise de voir Georges Hage, le doyen du PC, installer lui-même une fille voilée dans les gradins de l’Assemblée nationale avec beaucoup de fierté. Du côté des Verts, Martine Billard sauve l’honneur en étant une des rares élues à avoir préféré s’abstenir au lieu de voter contre la loi tout en bataillant depuis l’Assemblée pour améliorer le texte. Elle aurait pu y arriver si Noël Mamère n’avait pas refusé de présenter un amendement élargissant la loi à l’Alsace-Moselle. Grâce à quoi, il peut crier à l’« islamophobie » en compagnie de Présence musulmane et des réseaux Ramadan sous les fenêtres de l’Assemblée. Quelques semaines plus tard, non content d’être l’un des rares élus à apporter sa caution à Une école pour tous, il sera l’un des rares politiques à cautionner de sa présence le Congrès national de l’UOIF.
Reportons-nous à la liste des signataires ayant souscrit au texte d’appel d’Une école pour tous appelant au rassemblement du 4 février et à un meeting au Trianon le soir même contre cette loi. Selon ce tract, qui dénonce la « mise à l’index des musulmans de France » comme des « boucs émissaires » de la « politique sécuritaire », le collectif « Une école pour tous. Non aux lois d’exclusion » est composé des associations suivantes : MRAP, Fédération nationale Léo Lagrange, CEDETIM, MIB, Collectif des musulmans de France, Participation et spiritualité musulmanes, JCR, JMF (Jeunes musulmans de France), DAL, CRLDHT, Ligue française des femmes musulmanes, UNIR, EMF (Etudiants musulmans de France), ATMF Citoyennes des deux rives, Les mots sont importants, FTCR, Collectif féministe pour l’égalité, Droit des femmes musulmanes en France, Femmes plurielles, Divercités, Femmes publiques, IMAN, Oxygène, Les Sciences Potiches se rebellent, ASEL. Une dose de gauche, une dose de féminisme et une bonne dose d’islamisme. Côté personnalités, le collectif a le soutien de : Noël Mamère (député), Françoise Gaspard, Gilles Lemaire, Christine Delphy, Halima Thierry-Boumédienne (députée européenne), Malika Zediri (APEIS). En nota bene, le tract précise : « Le MRAP et la Fédération Léo Lagrange ne sont pas associés à la manifestation. » Par contre, les deux associations sont bien partie prenante du Collectif et co-organisent à ce titre le meeting du Trianon qui a lieu le soir même. Trois cents personnes font alors le déplacement. Les textes marquants sont publiés sur le site de oumma.com, le site des pro-Ramadan.
Parmi les interventions notables au cours de cette soirée, celle de Noël Mamère, qui a déclaré : « Le vrai mal de notre pays, c’est la fracture coloniale. Ce qui est en cause, ce n’est pas le voile, mais l’exclusion. Je crains très fort que nous préparions un nouveau 21 avril. » Mais le moment le plus marquant, c’est cette déclaration de Christine Delphy, l’une des théoriciennes du féminisme français : « Et pourquoi pas un féminisme avec l’islam ? » Une phrase qui a déclenché un tonnerre d’applaudissements. Une école pour tous a également organisé une manifestation le 14 février sur le thème « Non à l’exclusion ! Non à l’islamophobie ! Non à la discrimination ! ». Elle aurait dû être le point d’orgue de cette longue ascension vers un rassemblement de toutes les forces islamistes et de toutes les forces de gauche contre la loi. José Bové et Tariq Ramadan ont chacun appelé à soutenir cette manifestation par voie de presse. On nous avait prédit un soulèvement, une déferlante. Les organisateurs avançaient le chiffre de 200 000 personnes puis se sont ravisés en en espérant au moins 20 000. Bilan, le 14 février, la manifestation a réuni au mieux 5 000 manifestants. Ce qui est bien maigre pour un mouvement prétendant représenter les 4 à 5 millions de musulmans vivant en France ainsi que la gauche française. Il faut croire que les musulmans de France et les militants de base sont moins aveugles que certains dirigeants de la gauche parisienne.
Pour commander le livre : http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2246667917/171-5363018-7677059
http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/01/26/284-tariq-ramadan-et-une-ecole-pour-tous
25 janvier 2005
Tariq Ramadan, Christine Delphy et le Collectif féministe pour l'égalité (par Caroline Fourest / Prochoix)
EXTRAIT DE "FRERE TARIQ " de Caroline Fourest (Paris, 2005, Grasset)
Si de nombreuses associations de gauche et d’extrême gauche ont largement flairé le piège tendu par Une école pour tous, quelques féministes ont cru bon d’associer leurs noms à ce collectif né sous l’influence de Tariq Ramadan : le Collectif féministe pour l’égalité, Femmes plurielles, Femmes publiques, Les Sciences Potiches se rebellent, Christine Delphy, Françoise Gaspard, Halima Thierry-Boumédienne, etc.
Dans cette étrange coordination coexistent des féministes réellement pro-voile et d’autres réellement aveugles, des féministes anti et pro-prostitution, des pro et des anti-PaCS, de vraies antiracistes et d’autres moins sévères envers l’antisémitisme, voire quelques non-féministes, tous et toutes unis par le rejet de l’« islamophobie ». Femmes publiques, par exemple, est une association qui milite pour défendre le droit des femmes à se prostituer et à se voiler. Les mauvaises langues ont rebaptisé l’association « Et putes et soumises »... A leurs côtés, Françoise Gaspard, sociologue féministe et ancienne maire de Dreux, milite contre la prostitution mais tolère le voile comme un choix, surtout depuis qu’elle a publié une enquête sur les filles voilées aux côtés de Farhad Kosrokhavar, un chercheur iranien. Paru en 1995, le livre tiré de cette enquête conclut au fait que les filles portant le voile sont tout à fait modernes. Aujourd’hui encore, malgré le changement évident du climat social et le nouveau profil des militantes voilées, cette chercheuse féministe refuse d’actualiser ses conclusions, percevant le débat sur le voile sous l’angle de l’étude des mouvements sociaux minoritaires et non sous celui du risque intégriste. Quitte à confondre la défense des opprimés avec celle des oppresseurs et à cautionner un collectif monté par Tariq Ramadan. Un choc pour tous ceux qui l’ont toujours vue militer pour les droits des femmes ou des homosexuels.
Christine Delphy, elle, était contre le PaCS... parce qu’il lui rappelait l’institution bourgeoise et hétérosexuelle du mariage. C’est dire si sa participation aux réseaux ramadiens surprend certaines féministes. Elles n’en reviennent toujours pas de l’avoir entendue réclamer un féminisme « non pas contre mais avec l’islam » lors du meeting organisé le 4 février 2004 par Une école pour tous, où elle intervenait au titre de la revue Nouvelles Questions féministes. Depuis cette sortie mémorable, toutes sortes d’associations proches de Tariq Ramadan la sollicitent pour donner des conférences sur le formidable espoir que représente le « féminisme avec l’islam ». Samedi 28 février, elle est attendue comme une star dans une salle de Montpellier réservée par un collectif d’associations réunissant des islamistes proches du CRI et des Etudiants musulmans de France. Officiellement, il est question d’égalité et de lutte contre les discriminations. En réalité, la conférence est destinée à faire contrepoids à la venue de Fadela Amara de Ni putes ni soumises. Le jour J, il est surtout question de dénoncer la loi contre les signes religieux à l’école comme une loi raciste. Prennent la parole successivement Jean-Paul Nunez, directeur de la CIMADE-Languedoc-Roussillon, Saïda Kada, Alain Marchand, Christine Delphy et Omeyya Seddik. Saïda Kada commence par mettre en relation la hantise du foulard islamique avec le passé colonial de la France. Intervenant à sa suite, Christine Delphy poursuit sur le même mode. Aux côtés de la nouvelle garde des Frères musulmans en Europe, elle commence par évoquer une loi d’exception « inique » et « raciste », permet tant d’exclure les filles de l’école, alors que d’autres pays se demandent en quoi le foulard peut bien déranger les Français. Et de donner l’exemple de l’Angleterre – nouveau modèle de l’extrême gauche féministe ? Pas question bien sûr d’envisager le débat sur le foulard comme un débat sur le sexisme religieux. Pour Delphy, il s’agit d’une diversion destinée à stigmatiser le sexisme des banlieues pour mieux déculpabiliser les « Français de souche ». Puis elle ajoute : « Le viol est une vieille invention gauloise 40. » Tant pis pour ceux qui pensaient à une invention de la domination masculine, laquelle existe dans tous les pays et dans toutes les cultures... Intervenant après elle à la tribune, Omeyya Seddik du MIB n’a plus qu’à clore en parlant de la répression dans les banlieues comme d’une « répression coloniale ». Il refuse de croire que celles et ceux qui se battent contre le voile à l’école le font par féminisme. D’ailleurs, explique-t-il, s’il existe des problèmes entre hommes et femmes dans les cités, c’est la faute de Ni putes ni soumises : « Elles amènent les filles à faire la guerre à leurs frères. » Bel aveu, vraiment. Ainsi, ce ne sont pas les prédicateurs islamistes ayant diffusé un islam sexiste qui sont responsables... Mais les féministes des banlieues qui, au lieu de se soumettre, ont osé se révolter ! Rien de très surprenant dans la bouche d’un leader d’une organisation passée sous le charme de ces prédicateurs. En revanche, le fait que Christine Delphy serve de faire-valoir à une telle propagande islamiste laisse sans voix.
En compagnie d’Alain Gresh et de Marina Da Silva du Monde diplomatique, elle anime désormais un Collectif féministe pour l’égalité qui sert de caution féministe aux militantes pro-Ramadan au sein d’Une école pour tous. Le Collectif a notamment rédigé un texte tournant en dérision ceux qui agitent le danger « salafiste » ou « wahhabite » : « C’est à qui exhibera le plus fort “ complexe de Charles Martel ” : si on ne peut pas les arrêter à Poitiers, au moins leur interdira-t-on l’entrée des écoles, des administrations, des hôpitaux, etc. ! » Tariq Ramadan dispose décidément d’alliés fort précieux pour dissuader la gauche de se mobiliser contre l’intégrisme musulman.
Le 5 mars dernier, toujours au nom de ce collectif, Gresh, Delphy et Da Silva ont participé à une table ronde organisée par Tariq Ramadan et Présence musulmane sur le thème « Musulmanes féministes : du paradoxe à la réalité ». Un événement pensé pour célébrer la Journée de la femme. Pas n’importe où. A Bruxelles, au cœur du Parlement européen, grâce au patronage de la députée verte Halima Thierry-Boumédienne. « Le féminisme est-il nécessairement antireligieux ? » s’interroge la députée en guise d’introduction. Bien sûr, elle ne se poserait jamais cette question s’il s’agissait d’accepter, au nom du féminisme, le lobbying intense que mène le Vatican contre la laïcité en Europe. Le raisonnement ne se fait qu’à partir de l’affaire du foulard, même si sa réponse aura des conséquences sur toute son approche de la laïcité en Europe. « Le jugement que je porte sur le foulard ne porte-t-il pas l’empreinte d’un féminisme occidental, entaché de paternalisme – “ de maternalisme ” – voire de colonialisme ? » se demande Halima Thierry-Boumédienne. Elle y répond : « Le féminisme n’est pas né et n’est pas la propriété de l’Occident ! Pourquoi n’existerait-il pas d’autres formes de féminisme, un féminisme pluriel qui se nourrit d’une histoire différente et trace de nouvelles voies pour mener ce combat ? » Voilà une approche que ne renierait pas Tariq Ramadan. En revanche, elle a de quoi faire frémir toutes celles et tous ceux qui se trouvent de fait enfermés dans un « féminisme occidental » à partir du moment où ils militent contre une lecture sexiste et intégriste du Coran. Halima Thierry-Boumédienne nous dit être à la fois « aux côtés de ces femmes qui lèvent leur voix contre l’interdiction du port du foulard en France » et « aux côtés de ces femmes qui lèvent leur voix contre l’obligation du port du foulard dans leur pays ». En l’occurrence, les organisateurs de cette journée – qu’elle accueille si complaisamment au sein du Parlement européen pour célébrer la Journée de la femme – sont aux côtés des femmes qui se battent pour le port du voile en France et aux côtés des islamistes qui cherchent à imposer le port du voile dans les pays arabo-musulmans...
Le féminisme aux côtés de l’islam, c’est aussi le nouveau credo des féministes de Sciences-Po. Incroyable le nombre de petits groupes féministes en sommeil qui se réveillent subitement pour défendre le droit au voile et le féminisme islamique ! Il y a quelques années, Les Sciences Potiches militaient avec Prochoix contre les intégristes chrétiens anti-avortement. Désormais, elles écrivent sur oumma.com que le « féminisme n’est pas nécessairement antireligieux » ! C’est le titre d’un article signé le 28 novembre 2003 par quatre nouvelles têtes de l’association : Cecilia Baeza, Laurent Bonnefoy, Manuel Domergue et Sonia Marcoux. Sur le site Islam et laïcité, Marielle Debos, l’une des militantes des Sciences Potiches, nous annonce que le thème « féminisme et islam » sera même « le fil conducteur des activités de l’association Les Sciences Potiches se rebellent cette année ». Dans quel but ? « Il s’agit tout d’abord d’affirmer que le féminisme n’est pas nécessairement antireligieux. On peut être féministe et athée de la même manière que l’on peut être féministe et musulmane pratiquante. » Tout en faisant la distinction entre le combat contre la religion d’en haut que serait le christianisme et la religion d’en bas que serait l’islam, elles invitent les féministes à ne pas se tromper de combat : « Il ne s’agit plus de s’insurger contre des institutions. Il s’agit aujourd’hui de respecter la foi des individus. Il s’agit de respecter les revendications religieuses venues “ d’en bas ”, des revendications qui ne peuvent être assimilées à l’imposition d’un ordre moral venu “ d’en haut ”. » Et de conclure : « Les partisans d’une version répressive de la laïcité sont en train de reprendre le flambeau de la “ mission civilisatrice ”. »
Décidément, le féminisme islamique de Tariq Ramadan fait des émules. Il n’hésite d’ailleurs pas à mettre en avant ses nouvelles cautions chaque fois qu’il est mis en danger sur la question des femmes. Toujours à l’UNESCO, où Hanifa Cherifi lui demandait de préciser ce qu’il entendait par « féminisme islamique », il s’est tiré d’affaire en citant Christine Delphy : « Je suis d’accord avec Christine Delphy lorsqu’elle dit que le féminisme passera par l’islam. » Le fait qu’un prédicateur islamiste, en partie responsable du retour du port du voile et de l’intégrisme en France, puisse aussi facilement se dédouaner de tout soupçon d’antiféminisme ou d’intégrisme en citant l’une des théoriciennes du Mouvement de libération des femmes ne manque pas de sel. On en savoure toute l’ironie lorsqu’on sait combien Tariq Ramadan tient un tout autre discours dès lors qu’il est devant un public islamiste, qu’il incite à inventer un « féminisme islamique » pour s’opposer au féminisme occidental, c’est-à-dire au MLF au sein duquel a milité Delphy.
Certaines féministes sont bien placées pour mesurer le cynisme d’une telle imposture : les féministes algériennes qui connaissent trop bien les Frères musulmans pour se laisser piéger de façon aussi grossière. Wassyla Tamzali, qui s’est battue contre la colonisation autant que contre les islamistes, a fait paraître une tribune remarquée dans Libération, « Féministes, je vous écris d’Alger », où elle dénonce le manque de vigilance de certaines féministes françaises. En tant que féministe arabe, elle espérait que celles-ci sauraient « tordre le cou au relativisme culturel qui fleurit bizarrement jusque dans les rangs de la gauche intellectuelle, dans les enceintes sacralisées, comme la Ligue des droits de l’homme ! ». Elle est obligée de constater qu’il n’en est rien. Elle enrage de voir que le ressentiment anti-occidental – qui sert tout à la fois aux islamistes et aux despotes des pays arabes pour différer la démocratisation et la sécularisation – serve une fois de plus à justifier l’oppression des femmes et la régression liberticide : « J’ai trop souffert de cette mauvaise foi-là pour accepter celle-ci, venant de féministes et de démocrates ! Et pas seulement moi, l’individu, ce qui serait déjà une bonne raison de m’insurger, mais nous, les intellectuels des pays du Sud, des pays non européens, qui luttons contre l’utilisation de la culture, du ressentiment, de la haine anti-occidentale pour étouffer la démocratie et la liberté (...) Nous avons déjà assez de mal comme ça pour que des intellectuelles ajoutent leurs voix – et quelles voix ! – à ceux qui pensent avec Tariq Ramadan qu’il existe un genre “ femme musulmane ”. »
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24 janvier 2005
Tariq Ramadan et François Burgat (par Caroline Fourest / Prochoix)
EXTRAIT DE "FRERE TARIQ " de Caroline Fourest (Paris, 2005, Grasset)
Plus grave est la troisième catégorie d’universitaires et d’intellectuels soutenant Tariq Ramadan par complaisance pour l’islamisme. Ceux-là perçoivent l’islam politique réactionnaire comme une alternative politique possible face aux régimes corrompus et autoritaires du Maghreb et du Machrek. C’est une posture plus répandue que l’on ne croit au sein de l’Université française, notamment chez les chercheurs en sciences politiques travaillant sur le monde arabo-musulman. Professeur à l’IEP et membre du jury qui a validé la thèse à la gloire d’Hassan al-Banna de Tariq Ramadan, Bruno Etienne n’a pas souhaité s’exprimer auprès de moi sur le prédicateur. Il fait visiblement partie de ceux qui pensent que l’islam des Frères musulmans est un contrepoids utile au salafisme wahhabite. Mais le véritable soutien de Tariq Ramadan se trouve au sein de l’IREMAM, l’Institut de recherche et d’études sur le monde arabe et musulman affilié au CNRS, et il s’appelle François Burgat.
Le politologue est un vieil ami du prédicateur. Ensemble, ils ont plusieurs fois traversé l’Egypte à la rencontre des Frères musulmans. Ce dont ne se cache pas Burgat lorsqu’il est interrogé par Serge Raffy du Nouvel Observateur : « Nos points de chute étaient souvent des Frères musulmans. » En 1993, notamment, les deux hommes se rendent ensemble à la Conférence populaire arabe et islamique (CPAI), la grand-messe organisée à Khartoum par Tourabi. En principe, Burgat y va à titre d’observateur mais il semble dans son élément. A son retour, il vante même les vertus modératrices d’Hassan al-Tourabi : « Son rôle a été de modérer constamment les expressions les plus radicales », déclare-t-il dans un entretien donné aux côtés de Ramadan. En fait d’analyse, ce regard complaisant sur la politique de Tourabi oublie d’indiquer que le pape de l’islamisme cherche alors à calmer ses amis les plus radicaux... pour les convaincre de s’allier avec d’autres islamistes tout aussi radicaux mais moins excités... afin de fédérer ces tendances radicales et ultra-radicales, non pas pour se modérer, mais pour pouvoir se radicaliser ensemble...
Burgat fait partie de ces intellectuels français particulièrement complaisants envers l’islamisme, qui regardent d’un œil plutôt tendre un mouvement comme le FIS, comme d’autres ont salué la révolution de Khomeyni, le seul homme capable de défier le chah mis en place par l’Occident. Pour ceux-là, tout mouvement révolutionnaire capable de susciter une internationale qui mettra fin à la politique colonialiste en Israël, à la politique impérialiste américaine ou aux régimes corrompus dans le monde arabo-musulman, est bon à prendre. Même s’il s’agit par ailleurs d’un mouvement liberticide, oppressif, expansionniste et totalitaire. Ils s’imaginent volontiers comme les héritiers des « porteurs de valises », ces militants français indépendantistes qui ont lutté aux côtés du FLN pour libérer l’Algérie de l’occupation française... Sauf qu’ils militent contre les héritiers du FLN aux côtés du FIS. Ceux-là murmurent et parfois même écrivent que les massacres du GIA ne sont que des coups montés par les services secrets algériens, quitte à blanchir les islamistes des meurtres qu’ils ont commis. Dans un livre intitulé L’islamisme en face, réédité au lendemain du 11 septembre, Burgat prend ouvertement le parti du FIS et dénonce comme une propagande antidémocratique les « manipulations médiatiques » tendant à accréditer « son recours supposé à la violence » 25. Après quoi, il vante les mérites démocratiques du régime iranien : « Avec la victoire en Iran du président Khatami en 1997 et le renouvellement de sa majorité, la “ dictature théocratique ” fondée par Khomeyni a tout de même fini par déboucher – a-t-on jamais pris le temps de le remarquer ? – sur la toute première alternance politique sortie des urnes de cette région du monde, à des années-lumière de la pratique de tous ces généraux “ modernistes ” qui président aux destinées de l’Algérie, de l’Egypte ou de la Tunisie “ laïque ”. »
Une fois de plus, le régime laïque tunisien est jugé bien pire que la dictature divine iranienne. Et tant pis si, en fait d’alternance, la dictature en question a bien vite repris ses droits, notamment en 2004 où elle a rayé du Parlement tous les réformateurs. Burgat ne prend pas vraiment le temps de le remarquer. Par contre, il regrette que la question des femmes soit instrumentalisée pour discréditer l’islamisme tout en vantant les bienfaits féministes du réformisme islamiste. Sous un prétexte pseudo-scientifique, il refuse la comparaison des intégrismes juif, chrétien et musulman. Ce qui a pour effet, réellement politique, d’empêcher que la pédagogie développée contre l’intégrisme chrétien ne puisse être recyclée contre l’intégrisme musulman. Chez lui la survalorisation du « péril intégriste » – mot qu’il utilise toujours entre guillemets, comme Tariq Ramadan – n’est qu’un mythe, destiné à justifier la répression étatique, quand il ne sert pas à légitimer la domination des pays du Nord sur les pays du Sud. C’est dire s’il apporte de l’eau au moulin de son ami Tariq. Le chercheur se fait d’ailleurs un devoir de faire lui-même la critique – si tant est que le mot ait encore du sens – des ouvrages de Tariq Ramadan dans Le Monde diplomatique, où il invite à le lire « avec passion ». Le pire étant qu’il n’est même pas un phénomène isolé au sein de la recherche française.
http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/01/24/287-tariq-ramadan-et-francois-burgat
23 janvier 2005
Tariq Ramadan, les journalistes et Xavier Ternisien du "Monde" (par Caroline Fourest / Prochoix)
EXTRAIT DE "FRERE TARIQ " de Caroline Fourest (Paris, 2005, Grasset)
A la fois démagogue et pédagogue, Ramadan sait parfaitement comment tirer profit du fonctionnement médiatique. C’est par les médias qu’il s’est fait un nom et se refait une image chaque fois que celle-ci est en danger. Une expérience et un savoir-faire qu’il transmet à ses fidèles. Il a donné plusieurs formations sur le thème « Face aux médias » lors de séminaires à Lyon et à Bruxelles. Après avoir initié ses partisans au fonctionnement des médias, il les invite à s’en saisir pour mieux transmettre leur message. Pas question de repli ou de silence qui laisserait la parole à d’autres. Pour cela, il leur demande « de ne pas être paranoïaques » et de répondre aux sollicitations des journalistes au lieu de s’enfermer dans une attitude de rejet suspecte. Il insiste pour que chacun ait à cœur de faire un « travail de proximité » et de sensibilisation auprès des journalistes à sa portée. Il les encourage à « les connaître et à se faire connaître, non pas pour les acheter, non pas pour leur mentir (...) mais pour faire en sorte que l’on puisse leur transmettre des informations ». Il n’y a rien de répréhensible à ce que Ramadan invite ses troupes à « développer des relations de confiance » avec des journalistes, ni à « être des producteurs d’informations » qui leur envoient régulièrement des notes, surtout s’ils prennent soin de ne pas leur mentir. Sauf que Ramadan leur enseigne un discours qui n’a pas besoin de mentir pour être trompeur. Son message vise moins à faire connaître l’islam qu’à rendre plus acceptable l’islamisme ! Après quoi, il peut ajouter ne pas « être à la recherche de journalistes gentils mais honnêtes », on ne peut s’empêcher de penser qu’il recherche surtout des journalistes suffisamment naïfs ou complices pour devenir les relais de cette propagande. Et il promet que le potentiel existe : « Je vous promets qu’il y a énormément de journalistes qui sont prêts à entrer en contact avec les musulmans. » Il cite bien sûr en exemple Le Monde diplomatique, mais aussi des journalistes suisses connus, des correspondants de l’AFP-Egypte, etc.
L’un des tout premiers journalistes à avoir soutenu Tariq Ramadan en Suisse s’appelle Pierre Dufresne, un allié précieux pour le jeune prédicateur en charge de la dawa extérieure du Centre islamique de Genève puisque Dufresne est alors rédacteur en chef du Courrier de Genève. Pris d’amitié, le journaliste ne va pas ménager ses efforts pour faire connaître Ramadan auprès du grand public genevois. Lorsque son protégé commence à éveiller les soupçons par ses positions ouvertement islamistes, à partir de 1992, le rédacteur en chef monte au créneau pour défendre son honneur. Le prédicateur en garde un souvenir ému : « Il m’a défendu contre les tentatives de diabolisation de ma personne qui se sont développées à partir du moment où j’intervenais comme musulman. » A partir de 1994 pourtant, il n’y a plus rien à faire. Ramadan accumule les bévues et le Congrès des musulmans et des musulmanes de Suisse met fin à sa crédibilité sur le territoire helvétique. Qu’importe il peut désormais compter sur de nombreux alliés dans la presse française.
En dix ans, il a tissé ainsi un incroyable réseau de collaborations avec un nombre impressionnant de journalistes – qui ont pris fait et cause pour Ramadan. Son succès est dû à une recette très simple : l’homme est disponible, redoutablement pédagogue, infiniment mystérieux et très flatteur. Ceux qui viennent à lui sans une connaissance solide de l’islam et de l’islamisme se laissent surprendre, convaincre puis fasciner par un discours si bien rodé, si loin de l’image qu’ils s’en faisaient. Il ne reste plus qu’à les flatter grâce à un travail d’attention de tous les instants, fait de petits mots de remerciements ou de reproches à chaque fausse note. Voilà qui n’aurait rien de choquant si ces mêmes journalistes assumaient officiellement leur parti pris, au lieu de déguiser leur fascination en vraie-fausse objectivité. Un cas est révélateur des dégâts que peut produire une telle posture sur le débat d’idées : celui de Xavier Ternisien, en charge des questions de laïcité et de l’islam de France au journal Le Monde.
Le Monde est encore une référence aux yeux de beaucoup d’intellectuels et de leaders d’opinion, surtout chez les francophones de l’étranger. Même si des journalistes ont écorné son image, une partie de ses lecteurs continue de l’utiliser comme leur seule source pour décrypter l’actualité. Dans ces conditions, il est évident que le seul journaliste – ou presque – en charge de traiter le débat sur la laïcité ou l’islam de France jouit d’un pouvoir d’influence phénoménal. Il est aussi le meilleur atout dont dispose Tariq Ramadan dans la presse quotidienne. Xavier Ternisien ne fait pas partie de ces journalistes soutenant Ramadan par naïveté ou par méconnaissance de l’islam. C’est un fin connaisseur, fasciné en toute connaissance de cause. En 2002, il a publié La France des mosquées, un livre sur l’islam en France, cité comme un ouvrage de référence par de multiples sites musulmans et islamistes. Une plongée dont il est sorti persuadé que l’UOIF était la seule structure digne de représenter l’islam de France. D’après lui, « la pire des choses serait de diaboliser l’UOIF et de refuser toute négociation avec elle, sous prétexte de ses liens, plus ou moins officiels, avec les Frères musulmans » car, à ses yeux, « l’UOIF peut se prévaloir désormais d’incarner un véritable islam de France ». Son livre s’ouvre sur une introduction mettant en garde contre les dangers de l’« islamophobie ». En guise d’exemple, il cite les réflexions de certains de ses collègues, qui semblent se demander avec insistance s’il ne s’est pas converti à l’islam... La conclusion est un plaidoyer en faveur de la reconnaissance des forces vives de l’islam réformiste salafiste, accompagné d’une mise en garde contre la tentation d’utiliser le mot « intégriste » ou le mot « fondamentaliste » à leur sujet, sous peine de coller un « terme occidental » inapproprié à l’islam. Tariq Ramadan n’aurait pas dit mieux.
Comme Ramadan, Ternisien n’a guère d’estime pour les musulmans laïques, qu’il n’est pas loin de considérer comme de mauvais musulmans. Ce qui ne serait pas grave si cette grille de lecture restait au stade des coups de téléphone, nombreux, qu’il passe aux confrères ne partageant pas son point de vue. Malheureusement, ce filtre guide également l’ensemble de ses écrits. Son livre égratigne tous les acteurs musulmans faisant aujourd’hui barrage à l’islam des Frères musulmans. Soheib Bencheikh, le mufti de Marseille, est décrit comme un petit-bourgeois parachuté, sans mosquée et sans légitimité mais très médiatique : un représentant de l’islam d’en haut face à l’islam d’en bas qu’incarnerait si bien Tariq Ramadan. Quant à la Mosquée de Paris, elle est disqualifiée d’office comme la main d’Alger. Tant pis si l’UOIF reçoit ses financements du Golfe... Ternisien demande clairement que l’on cesse de mettre en avant des personnalités incarnant l’islam laïque au profit d’orateurs proposant le retour à un islam réformiste salafiste : « Le travail d’un Tariq Ramadan, qui a pris le risque, à de nombreuses reprises, de heurter de front son jeune public, mérite d’être salué et encouragé. » Et comme l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, le journaliste du Monde a cité 49 fois le nom du prédicateur dans ses articles depuis qu’il est en charge de cette rubrique ! Toujours à point nommé pour le stariser ou le sauver de la disgrâce.
Le 29 septembre 2000, il est l’un des tout premiers journalistes français à lui consacrer un portrait : « Tariq Ramadan l’énigmatique ». Le titre pourrait faire croire à un portrait critique. En réalité, il s’agit surtout de montrer que Tariq Ramadan dérange, ce qui lui donne un petit côté sulfureux, intrigant et même séduisant. Ternisien n’omet aucun fait ni aucune des mises en garde adressées depuis des années par les musulmans libéraux, souvent pour les balayer. Il rappelle que Ramadan est le petit-fils du fondateur des Frères musulmans, que sa pensée est proche de celle d’Hassan al-Banna, mais le laisse dire qu’il sait la replacer dans un certain contexte, sans dire en quoi. Il le laisse également affirmer qu’il n’a plus aucun lien avec ce mouvement. Enfin, il note que son prénom, Tariq, ne doit rien au hasard, mais nous rassure en affirmant que « dans la mémoire familiale, le prénom de Tariq n’a pas ces accents belliqueux ». Si c’est lui qui le dit... Xavier Ternisien pose une très bonne question : « Tariq Ramadan est-il un “ musulman européen ”, un intellectuel éclairé qui cherche à définir un modèle musulman original, adapté à l’Occident ? Ou bien est-il le continuateur de son grand-père, dont on cite encore cette phrase : “ Dieu est notre but, le Prophète est notre modèle, le Coran est notre loi, la guerre sainte est notre chemin, le martyre est notre souhait ” ? » La question est juste, mais le journaliste n’y répond pas... Le portrait n’est pas vraiment critique, mais il n’est pas totalement élogieux et lui vaut les foudres du prédicateur. Les deux hommes se rencontrent pour une explication. Ramadan n’aura plus guère l’occasion de se mettre en colère. En pleine organisation du Conseil français du culte musulman, le journaliste souligne la légitimité de l’UOIF, tout en raillant les musulmans laïques (quand il ne les passe pas sous silence). Alors que le nombre d’agressions antisémites explose, il insiste pour dire que le racisme anti-musulmans reste largement plus préoccupant et s’attache à diffuser le terme d’« islamophobie ». Lors du débat sur la laïcité, il fait la promotion des sœurs Lévy, tout en décrivant les militants laïques comme des « laïcards » menant une « croisade anti-voile ». Enfin, parfois, le journaliste du Monde vient même directement en aide à Tariq Ramadan, notamment en donnant un coup de projecteur décisif à sa tribune sur les intellectuels juifs. Pour une fois, le prédicateur n’a pas pu passer une tribune dans les pages Débats du Monde...
Mais Ternisien va trouver un moyen de lui offrir la visibilité qu’elle mérite, en consacrant un article à la « censure » de cette tribune dans ses pages, où il en cite de larges extraits. Robert Solé, le médiateur du Monde, est obligé de faire une mise au point : « Tariq Ramadan cherchait à se faire entendre. Il a été exaucé au-delà de toute attente. » Le médiateur du journal rappelle que l’auteur a déjà signé quatre fois dans la page Débats en 2000 et 2001 : « Son cinquième texte, proposé au début de ce mois, n’a donc pas été retenu, malgré des démarches insistantes de l’auteur. La porte étant fermée, il a réussi en quelque sorte à entrer par la fenêtre : Le Monde du 11 octobre, rendant compte de la polémique, a publié des extraits de cette tribune. » La porte ne restera pas fermée bien longtemps. Quelques jours plus tard, Tariq Ramadan aura droit à une tribune dans le même journal, pour « clarifier son propos ». Quant à Ternisien, il en profite pour rédiger un nouveau portrait et présenter Ramadan comme la seule source d’espoir, le seul rempart face au wahhabisme : « Beaucoup de commentateurs occidentaux qui diabolisent aujourd’hui les nouveaux intellectuels musulmans feraient bien d’y réfléchir : à soutenir envers et contre tout un islam officiel largement discrédité, ils pourraient bien faire le jeu du pire, celui du salafisme d’inspiration wahhabite, qui a le vent en poupe dans les banlieues françaises et ne demande qu’à devenir la référence. » Belle analyse. Ainsi, les prédicateurs des Frères musulmans sont devenus « les nouveaux intellectuels musulmans » et les autres ne sont plus que de vieilles choses démodées. L’islam « officiel » est enterré sans autre procès. On le dit « largement discrédité », mais par qui est-il discrédité ? Si ce n’est par ce même journaliste, qui a décidé de défendre Ramadan comme le sauveur des musulmans de France, envers et contre tout.
Le 23 décembre, en pleines vacances de Noël, Ternisien publie un article absolument stupéfiant à la une du Monde : « Tariq Ramadan : sa famille, ses réseaux, son idéologie ». On croit à un sursaut d’esprit critique. Pas du tout. Malgré un titre alléchant et un sous-titre pompeux où Ternisien nous dit que Ramadan « se nourrit de controverses et de zones d’ombre sur lesquelles Le Monde a enquêté », il s’agit ni plus ni moins d’une immense opération de sauvetage, où chaque procès intenté au prédicateur est démonté sur un mode ramadien. Le clou du spectacle étant cette dénégation grossière reprise par le journaliste : « Tariq Ramadan affirme qu’il n’a jamais eu aucun lien avec les Frères (...) Plusieurs sources égyptiennes interrogées par Le Monde démentent tout lien entre l’intellectuel suisse et les Frères. » Beau recoupement journalistique... Ce n’est pas la première fois que Xavier Ternisien lave Ramadan de ce soupçon. Ses écrits servent d’ailleurs de caution au prédicateur, aux prises avec de plus en plus de questions sur ses liens avec la confrérie. Il a désormais une réponse toute faite lorsqu’un autre journaliste lui demande de se justifier : « Le journaliste du Monde Xavier Ternisien est allé enquêter jusqu’en Egypte. Les responsables du mouvement là-bas lui ont répondu que je n’étais pas des leurs, que j’allais selon eux beaucoup trop loin dans mes réflexions sur les principes de l’islam. »
Grâce à Xavier Ternisien et au journal Le Monde, Tariq Ramadan dispose donc d’une caution indispensable à sa défense.
http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/01/23/289-tariq-ramadan-les-journalistes-et-xavier-ternisien-du-monde
22 décembre 2004
Vincent Geisser et les Frères : ensemble contre la "religiophobie" (par Caroline Fourest / Prochoix)
Vincent Geisser, chercheur à l’IRENAM (le laboratoire de Bruno Etienne et Raphaël Liogier) a largement contribué à la diffusion du mot "islamophobie" qui confond en un seul terme la phobie raciste envers les individus (Les musulmans) et la critique laïque de l'Islam en tant que religion.
Son livre, La Nouvelle islamophobie, par en octobre 2003 aux éditions La Découverte est un pamphlet clairement destiné à intimider ceux qui critiquent non seulement l'islam mais l'islamisme (il avoue d'ailleurs vouloir condamner l'"islamistophobie").
Ce qui l’inquiète dans l’ « islamophobie », c’est moins le racisme que la « religiophobie » envers l’islam. Il désigne d'ailleurs comme «facilitateurs d’islamophobie » SOS Racisme, Ni putes ni soumises, les journalistes d’investigation et même le recteur de la Mosquée de Paris.
Dans une cassette éditée par La Ligue nationale des Musulmans de France (qui édite aussi les cassettes de Tariq Ramadan), il parle même de « national-laïcisme » à propos de la loi contre les signes religieux à l’école publique. Pour lui, cette loi est le signe que la République laïque française est toujours empreinte d’une forme d’ambivalence néo-coloniale aux relents assimilationnistes islamophobes : « Le bon citoyen français de religion ou de culture musulmane, c’est quelque part un musulman qui a un peu renoncé à une part de sa religiosité ». Comme « en buvant un verre d’eau pendant le ramadan », ou « en ne portant pas le voile. » Ce qui revient à dire que les vrais musulmans sont ceux qui ne brisent jamais le ramadan et surtout celles qui portent le voile.
Ses prises de positions, éminemment politiques, lui valent d'être invité par toutes les associations proches de Tariq Ramadan, de l'UOIF (il fait parties des intervenants réguliers du Congrès du Bourget) et plus généralement des Frères Musulmans. Lui s'étonne de voir les laïques tiquer : « Je ne comprends pas pourquoi on me traite d’islamo-gauchiste… Je n’ai jamais été gauchiste ! » a-t-il déclaré sur BFM.
Bruno Etienne et Tariq Ramadan (par Caroline Fourest / Prochoix)
Orientaliste peu exigeant au niveau scientifique et surtout complaisant vis-à-vis de certains mouvements se revendiquant de l'islam politique, Bruno Etienne a mis sa caution universitaire au service de Tariq Ramadan.
En 1998, il lui a permis de valider une thèse à la gloire de Hassan al-Banna (le fondateur des Frères musulmans) qu'un premier jury — composé de fins connaisseurs du réformisme musulman comme Ali Merad — avait jugé trop parti partisane pour être considérée comme "académique". « il y avait très clairement une volonté apologétique » envers Hassan al-Banna confirme Charles Genequand, son président. Furieux, Tariq Ramadan a menacé le directeur du jury et l’université de procès. Sans aller jusqu’au bout puisqu’un jury a tout à fait le droit de refuser de valider un travail qu’il considère comme n’étant pas universitaire... Il n'a pu obtenir de caution universitaire que grâce à un second jury, moins regardant, composé de Bruno Etienne , pour valider – sans les honneurs et sans les félicitations du jury – son diplôme à la faculté de lettres de Genève.
N'empêche, grâce à ses universitaires-là, Tariq Ramadan peut se prévaloir d’une caution scientifique au service de sa propagande, qui vise à présenter al-Banna comme « un grand réformiste » et les Frères musulmans comme un « mouvement de libération ».
http://www.prochoix.org/cgi/blog/2004/12/22/474-bruno-etienne-et-tariq-ramadan
12 novembre 2003
ISLAMOPHOBIE ?! (par Caroline Fourest et Fiammetta Venner)
Le mot "islamophobie" est aujourd'hui très largement repris, du MRAP à Jean-Pierre Raffarin, et plus maladroitement encore par Claude Imbert du Point. Il est dans l'air d'un temps où l'on s'obstine à vouloir réduire la question du racisme et de l'intégration à une question confessionnelle, comme si tous français originaires du Maghreb étaient tous musulmans pratiquants et comme si l'enclavement des banlieues n'était plus qu'une question de choc des religions. En cela, le remplacement du mot "racisme" par "islamophobie" correspond bien à la politique menée par Nicolas Sarkozy. La création artificielle d'un Conseil français du culte musulman n'a pas eu seulement pour effet désastreux d'amalgamer les musulmans libéraux et les musulmans extrémistes de l'UOIF, elle donne surtout le sentiment de vouloir traiter le dossier de l'exclusion sociale uniquement par le biais de l'intégration religieuse : les banlieusards révoltés par les bavures n'ont qu'à adresser leurs réclamations à des imams puisque le retour à la religion semble être la seule médiation possible proposée par le ministère de l'intérieur…
Plus inquiétant, de plus en plus de militants de gauche, y compris antiracistes, participent à cet amalgame en faisant de la question du foulard islamique une question de "racisme" et non plus une question d'"intégrisme". Comme s'il n'était plus possible d'être à la fois antiraciste et opposé aux interprétations sexistes du Coran sous peine de se voir traités d'"islamophobes". Les militants laïques, ceux qui ne souhaitent pas voir de signes religieux ostentatoires et prosélytes entrer à l'école, ceux qui s'opposent aux diktats de la religion des extrémistes, sont aussitôt soupçonnés de racisme. Comment en est-on arrivé là ? Par quel retournement de situation hallucinant, le débat public français a-t-il pu être piégé et verrouillé à ce point ? La réponse tient en un seul mot : "ISLAMOPHOBIE".
Ce mot a une histoire, qu'il vaut mieux connaître avant de l'utiliser à la légère. Il a pour la première fois été utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de "mauvaises musulmanes" en les accusant d'être "islamophobes". Il a été réactivité au lendemain de l'affaire Rushdie, par des associations islamistes londoniennes comme Al Muhajiroun ou la Islamic Human Rights Commission dont les statuts prévoient de « recueillir les informations sur les abus des droits de Dieu ». De fait, la lutte contre l'islamophobie rentre bien dans cette catégorie puisqu'elle englobe tous les atteintes à la morale intégriste (homosexualité, adultère, blasphème etc). Les premières victimes de l'islamophobie sont à leurs yeux les Talibans, tandis que les "islamophobes" les plus souvent cités par ces groupes s'appellent Salman Rushdie ou Taslima Nasreen ! En réalité, loin de désigner un quelconque racisme, le mot islamophobie est clairement pensé pour disqualifier ceux qui résistent aux intégristes : à commencer par les féministes et les musulmans libéraux.
Au même moment, en France, les intégristes chrétiens ont d'ailleurs entamé très exactement la même démarche. L'AGRIF, l'association de Bernard Antony (FN) qui s'est beaucoup impliqué dans les campagnes contre Scorsese, ont imaginé un moyen beaucoup plus efficace de lutter contre le blasphème : faire des procès pour "racisme anti-chrétien". La seule différence entre les deux démarches tient aux contre-feux qu'ils rencontrent. En effet, personne n'est dupe lorsque l'Agrif fait des procès pour "racisme anti-chrétien". Tout le monde sait qu'il s'agit en réalité de lutter contre toute critique de la religion. En revanche, tout le monde est tombé dans le panneau de l'"islamophobie". Après avoir gagné les associations antiracistes anglaises, le mot a été intronisé en France par Tariq Ramadan, dont la double casquette de musulman réformiste fondamentaliste et de militant tiersmondiste a permis sa diffusion rapide vers l'extrême gauche. Depuis, il piège nos débats ne mettant systématiquement en situation d'accusés, mieux que ne l'aurait fait une fatwa, toutes celles et tous ceux qui osent résister aux interprétations politiques et radicales de l'Islam… Un livre sur La nouvelle islamophobie, de Vincent Geisser, ne vient-il pas de qualifier de "facilitateurs d'islamophobie" pêle-mêle les associations comme SOS racisme, les recteurs et les imams libéraux proches de la Mosquée de Paris et les journalistes d'investigation enquêtant sur le terrorisme islamiste ? La boucle est bouclée. Qui osera encore s'opposer au voile ou aux autres interprétations archaïques de l'Islam sans avoir peur d'être traités d'"islamophobes" ?
Hier encore, à l'occasion de l'affaire Rushdie ou Scorsese, la presse et les associations de droits de l'homme se soudaient pour dire non aux "croisés de l'ordre moral" que sont les intégristes… Aujourd'hui, c'est tout le contraire. Les opposants au voile sont traités de "croisés de la laïcité" voire "d'ayatollahs de la laïcité" dans les pages du Monde (sic). Tandis que les militants et les militantes intégristes de l'UOIF (une organisation dont le Conseil européen de la Fatwa approuve les attentats kamikazes) sont invités sur tous les plateaux télé pour y jouer les victimes… Preuve que le mot a tenu toutes ses promesses.
Non seulement, il sert merveilleusement la lutte contre le blasphème mais il évacue totalement la question du racisme. Car c'est de "brulôt islamophobe" et non de "brulôt raciste" que le MRAP a traité le livre d'Oriana Fallacci. Au lieu de poursuivre les passage clairement racistes (et il y en avait), l'association a préféré poursuivre également les passages simplement critiques envers l'islam. Résultat, le MRAP a été débouté et l'auteure peut parader. Pire, La Ligue des droits de l'homme, qui jadis soutenait Salman Rusdhie, s'est récemment jointe aux associations musulmanes qui avaient attaqué les Versets Satanniques. Leur cible commune ? Une phrase de Houellebecq disant "quand on lit le Coran, on est effondré". Rien de très alarmant, du moins si l'on considère que l'on peut toujours critiquer la religion et surtout que Houellebecq n'est pas tendre avec les autres religions. Voilà bien la situation intenable dans laquelle nous a conduit le concept d'"islamophobie". Plus personne ne parle de racisme (le seul vrai fléau qu'il faut combattre) mais si Salman Rushdie sortait aujoud'hui ses Versets satanniques, certaine associations antiracistes seraient aux côtés des islamistes pour le traiter d''"islamophobe" !
Caroline Fourest et Fiammetta Venner,
Fondatrices de la revue ProChoix et auteures de Tirs Croisés, la laïcité à l'épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman (éd. Calmann-Lévy).
